mardi 17 mai 2011

Pedro Paráma - Juan Rulfo

Juan Preciado arrive au village de Comala à la recherche de son père inconnu, Pedro Pâramo. Pour accompagner ce Télémaque nu-pieds dans sa contre-odyssée, nous devons traverser avec lui une rivière de poussière. L'autre rive est celle de la mort, où règne un cadavre qui fut maître de toutes les vies : le cacique Pedro Pâramo, Ulysse de pierre et d'argile, immobile et impuni, entouré d'une cour de rumeurs et de spectres : la mère et amante Doloritas, Jocaste-Eurydice qui conduit le fils et amant, Œdipe­Orphée, sur les chemins de l'enfer ; Susana San Juan, Electre à l'envers ; les vieilles virgiliennes - Eduwiges, Damiana, la Cuarraca -, fantômes de fantômes, fantômes qui contemplent leurs propres fantômes ; les couples de frères edeniques et adamiques qui dorment ensemble dans la boue de la création pour recommencer le genre humain dans le désert de Comala... Juan Rulfo accroche à l'arbre sec et nu de la révolution mexicaine quelques fruits d'un sombre éclat : fruits doubles, fruits gémeaux auxquels il faut goûter si l'on veut vivre, tout en sachant qu'ils contiennent les sucs de la mort. Car cette histoire d'un cacique, de ses femmes, de ses tueurs et de ses victimes se situe dans le territoire privilégié du surréalisme : cet espace de l'esprit où, selon André Breton, la vie et la mort, le réel et l'imaginaire, le passé et le futur, cessent d'être perçus comme contradictoires. (Carlos Fuentes)
Juan Rulfo (1917-1986) est un auteur mexicain, référence en matière de littérature latino-américaine et littérature générale. Lors d’une enfance plutôt difficile (il sera orphelin à 10 ans), Rulfo fait ses premières lectures, qui le marqueront. Il étudie à Guadalajara, capitale de l’état de Jalisco au Mexique, puis à Mexico, notamment l’Histoire de l’art. Une fois ses études achevées, il part pour de multiples voyages à travers le Mexique et les pays environnants et, dans les années 1930-1940, fait paraître ses premières nouvelles dans les revues America et Pan. Il se lance également dans la photo, qu’il pratiquera tout le long de sa vie. Ses premiers clichés sont publiés aux Etats-Unis dès 1949. Pour ce qui est de son travail d’écrivain, il a la chance de recevoir une bourse du Centre Mexicain des Auteurs, ce qui lui permet d’écrire et publier un recueil de nouvelles en 1953 (El Llano en llamas) puis Pedro Páramo en 1955, son seul roman. Il se consacre ensuite, et jusqu’à la fin de sa vie, à l’édition d’une importante collection d’anthropologie pour l’Institut National Indigéniste de Mexico.
Editions Gallimard "l'Imaginaire", Traduction Roger Lescot

Le marin - Fernando Pessoa

Trois jeunes filles, trois " veilleuses ", au chevet d'une quatrième, gisant dans son cercueil.
Et puis... Le Marin. Surgissant de nulle part, dans l'imaginaire de l'une d'elles, qui le rêve si intensément, si passionnément, dans tous les détails de cette existence fictive, qu'il devient une présence inquiétante, investissant totalement leur esprit de ses mirages. Jeu de miroirs à l'infini, dédoublements en cascade, bientôt terrifiant. Car, en fin de compte, qui rêve vraiment ? Et si c'était Le Marin le seul réel ? Et les jeunes filles, le rêve de ce rêveur ? Derrière ce postulat, qui détruit de fond en comble les notions de conscience et d'individualité, se profilent d'inquiétantes questions auxquelles Pessoa, dans ce texte extraordinairement musical et poétique, apporte insidieusement de non moins inquiétantes réponses.
Le grand poète portugais du XXe siècle (1888-1935). Certains vont jusqu’à le classer parmi les plus grands écrivains de tous les temps. Il écrivait en anglais ou en portugais, mais n’a quasiment rien signé de son nom (sauf des articles dans les journaux) et a très peu publié de son vivant.
En portugais « pessoa » signifie « personne ». L’écrivain n’a pratiquement jamais publié sous son nom, mais sous une multitude de pseudonymes qu’il appelait ses « hétéronymes » tant chacun correspondait à une personnalité différente.
Fernando Pessoa
est né a Lisbonne en 1888. Son père est employé à la secrétairerie d’État et critique musical, il meurt 1893 de la tuberculose. Sa mère se remarie avec le Consul du Portugal à Durban. En Fernando Pessoa s’embarque avec sa famille pour l’Afrique du Sud, il commence à apprendre l’anglais. Il est l’un des meilleurs élève de la Durban High School, puis fréquente l’université du Cap et commence à écrire en anglais. Il écrira des poèmes dans cette langue jusqu’en 1921.
« Après son retour définitif d’Afrique du Sud en 1905, à l'âge de 17 ans, Pessoa n’a plus jamais voyagé. Il n’a pratiquement plus quitté Lisbonne; et l’on peut même dire qu’il a passé tout le reste de sa vie, c’est-à-dire trente ans, dans un espace assez restreint pour qu’on puisse le parcourir à pied. Entre la place São Carlos, où il est né, et l’hôpital Saint-Louis des Français, où il est mort, il y a à peine un kilomètre. Entre la ville basse (la Baixa), où il travaillait, et le Campo de Ourique, où il a résidé de 1920 à sa mort, il y a environ trois kilomètres. Dans cette bande étroite de tissu urbain, le long du fleuve, il n’a guère cessé de déambuler, du château São Jorge et de la place du Figuier, à l’est, au port d’Alcantara, à l’ouest. Les deux lieux à mon sens les plus chargés de poésie, les plus magiques, sont ceux où l’on peut encore aujourd’hui le retrouver dans les cafés qu’il fréquentait ; la place du Commerce, appelée autrefois Terreiro de Paço (esplanade du Palais), où la ville s’ouvre sur le Tage, et où la table du poète, au café Martinho da Arcada, est restée telle quelle; et le Chiado, à la jointure entre la ville basse et le quartier haut, le Bairro Alto ; là, à la terrasse de la Brasileira, le café qu’il aimait, la statue du poète, grandeur nature, est aujourd’hui assise, pour l’éternité, et n’importe quel consommateur peut s’attabler avec lui pour ce pèlerinage qui ne ressemble à aucun autre. » (Bobert Bréchon, extrait de Paysage de Fernando Pessoa, L’Archipel)
Grâce à l’héritage de sa grand-mère, il ouvre en 1907 un atelier de typographie qui sera vite un désastre financier. L’année suivante, il entre au journal Comércio en tant que « correspondant étranger » et travaille comme traducteur indépendant pour différentes entreprises d’import-export, ce qui sera jusqu’à sa mort sa principale source de revenu. En 1915, il crée la revue Orpheu qui marque sa véritable position dans le monde littéraire. Sa liberté de ton choque aussi bien la critique que le public. La revue ne comptera que deux numéros. En 1917, il publie Ultimatum, inspiré du Manifeste futuriste de l’italien Marinetti. En 1921, Fernando Pessoa lance avec quelques amis la maison d’édition librairie Olisipo qui publiera quelque uns de ses poèmes en anglais. À partir de 1922, il collabore assidûment à la revue littéraire Contemporânea, puis à la revue Athena qu’il a contribué à fonder en 1924…
De 1920 à sa mort en 1925, il recueille sa mère veuve et invalide, rentrée au Portugal. À partir de 1925, il vit avec sa sœur Henriqueta et son beau-frère le colonel Caetano Dias. Fernando Pessoa a, pendant quelques années, une histoire d’amour avec une certaine Ophélia à laquelle il ne donnera pas de suite.
« Pendant trente ans, de son adolescence à sa mort, il ne quitte pas sa ville de Lisbonne, où il mène l'existence obscure d'un employé de bureau. Mais le 8 mars 1914, le poète de vingt-cinq ans, introverti, idéaliste, anxieux, voit surgir en lui son double antithétique, le maître "païen" Alberto Caeiro, suivi de deux disciples : Ricardo Reis, stoïcien épicurien, et Álvaro de Campos, qui se dit "sensationniste". Un modeste gratte-papier, Bernardo Soares, dans une prose somptueuse, tient le journal de son "intranquillité", tandis que Fernando Pessoa lui-même, utilisant le portugais ou l'anglais, explore toutes sortes d'autres voies, de l'érotisme à l'ésotérisme, du lyrique critique au nationalisme mystique. Pessoa, incompris de son vivant, entassait ses manuscrits dans une malle où l'on n'a pas cessé de puiser, depuis sa mort en 1935, les fragments d'une œuvre informe, inachevée, mais d'une incomparable beauté. » (Christian Bourgois)
« Alberto Caeiro à peine né, je m’employai aussitôt (…) à lui trouver des disciples. J’arrachai Ricardo Reis, encore latent, à son faux paganisme. Je lui trouvais un nom et l’ajustai à lui-même, car à ce moment je le voyais déjà. Et voici que soudain, par une dérivation complètement opposée à celle dont était né Ricardo reis, apparut impétueusement un nouvel individu. D’un seul trait, à la machine à écrire, sans pause ni rature, jaillit l’Ode triomphale d’Alvaro de Campos – l’ode avec son titre et l’homme avec le nom qu’il porte. » (Fernando Pessoa)
En 1934, Fernando Pessoa remporte le prix Antero de Quental pour Message, sorte d’épopée d’un patriotisme universaliste (son unique livre publié de son vivant). L’année suivante, il refuse d’assister à la cérémonie de remise des prix Antero de Quental, présidée par Salazar. En octobre 1935, en guise de protestation contre la censure, il décide de ne plus rien publier au Portugal. Il meurt le 2 décembre, pauvre et méconnu du grand public .
En 1968, seulement, on commence l’inventaire de la malle où il entreposait ses écrits. On découvre plus de 27 000 manuscrits signés par soixante-douze auteurs différents. Par le jeu de ses hétéronymes, mystérieux doubles littéraires, Pessoa entendait être toute la littérature portugaise à lui seul.
« Pessoa, comme d’ailleurs Frantz Kafka, souffre à posteriori d’une réputation d’homme solitaire et triste, voué aux tourments métaphysiques d’une existance placée sous le signe du désespoir. C’est trop vite confondre l’homme et l’œuvre, même si le désir de disparaître la plupart du temps derrière les travestis de ses personnages (Pessoa étant devenu l’un d’eux) est évident. Il fréquente un cercle d’amis dans les cafés, publie des billets et des articulets dans les journaux et les revues lisboètes, se mêle d’édition et rêve d’être le chef de file d’un mouvement d’avant-garde, l’intersectionnisme. » (extrait d’un article de Gérard-Georges Lemaire, Le Magazine littéraire, mars 2000) Parmi ses amis les plus proches : les écrivains Mário de Sá Carneiro, José de Almada-Neigreiros, Luís de Montalvor...
Finalement reconnu comme l'un des grands écrivains portugais, il repose depuis 1985 au fameux monastère des Hiéronymites, sur les bords du Tage, auprès des cénotaphes de Vasco de Gama et de Camões.
Il est traduit un peu partout dans le monde, son œuvre est sujet de nombreuses thèses universitaires. En France, les éditions La Différence et Christian Bourgois ont entamé la publication de ses œuvres complètes, interrompue à la suite des changements de législation dus à la « Directive européenne relative à la durée de protection des œuvres littéraires et artistiques ». Ces publications reprendront en 2005 quand son œuvre sera tombée définitivement dans le domaine public.
« Il y a dix ans, deux éditeurs français entreprenaient chacun une édition des œuvres de Pessoa. La première, due à Eduardo Prado Coelho et Robert Bréchon, compte neuf volumes (Bourgois, 1988-1992). Selon un plan didactique, elle donne aux lecteurs français une vision, certes partielle et partiale, mais cohérente de Pessoa. La seconde, plus ambitieuse, dirigée par Joaquim Vital, se voulait exhaustive et visait au plus grand respect possible de la volonté du poète. Trois volumes parurent sur les vingt prévus (La Différence, 1988-1989). « La Pléiade », actuellement en chantier sous la direction de Patrick Quillier, apportera, n'en doutons pas, sa propre solution. Sans nuire, l'abondance des biens ne favorise pas la clarté. » (extrait d’un article de Patrick Kéchichian, Le Monde, 4 Juillet 1998)
Editions Ibériques José Corti
Edition Bilingue, Traduction bernard Sesé

Ecume et cendre - Jan Jacob Slauerhoff

Écume et Cendre regroupe sans doute ce que Slauerhoff a écrit de meilleur comme nouvelle, à la fois en raison de la variété du style et de l'inspiration, mais surtout à cause de l'image qu'il y donne de sa personnalité tourmentée dont chaque récit illustre l'une des facettes. « L'Héritier », l'histoire de Kasem Hussein qui rêva d'être riche, et, la fortune venue, ne rencontra que déboires et déceptions, évoque les contes « orientaux » du xvur siècle et leur aimable scepticisme. Dans « La fin du chant», Slauerhoff décrit l'errance
d'un homme à la recherche d'un indéfinissable salut à travers les absurdités et les banalités d'une existence désenchantée. Conrad semble avoir inspiré « Le dernier voyage
du Nyborgt », qui, poussé sur l'infini du Pacifique par quelque obscure fatalité, entraîne son équipage à la mort. « Larrios » est la navrante histoire d'un marin désemparé, dont la vie n'a plus d'autre sens que la quête, poursuivie au cours d'étranges expériences, d'une femme un instant entrevue. Enfin, c'est dans un esprit d'« understatement » typiquement anglo-saxon que « Such is life in China » décrit avec réalisme une journée de quelques européens échoués aux flancs de l'immense empire qui tolère avec indifférence leurs manies, leurs trafics et leurs illusions.
Né en Frise en 1898, poète et romancier, Jan Jacob Slauerhoff, est l'un des très grands classiques de la littérature hollandaise du XXe siècle. Après des études de pharmacie, il voyage comme médecin de bord, en naviguant entre l'Europe et les Indes hollandaises, la Chine, le Japon, l'Amérique du Sud et l'Afrique du Sud. Souvent étiqueté comme écrivain maudit, "rebelle, provocant", "poète" de la désillusion, il exprime dans l'écriture cette même modernité, soit dans les recueils de poésies, comme Archipel (1923) que dans les romans ou ses recueils de nouvelles, Ecume et cendre, comme Le Royaume interdit (1932) et la Révolte de Guadalajara (1937). Il meurt en 1936.
Editions Circe

Cours de danse pour adultes et élèves avancées - Bohumal Hrabal

Hrabal n’imitait personne. Sa fusion du fantastique et du réel (du réel plébéien, ordinaire, concret), il l’a réalisée tout seul, d’une façon aussi poétique que drôle (surtout drôle ; vous ne trouverez chez aucun autre romancier une pareille drôlerie). Hrabal est un des grands créateurs du roman moderne. » Milan Kundera.
Dans Cours de danse pour adultes et élèves avancés, un homme âgé – il a vécu les fastes du défunt empire austro-hongrois – parle avec une demoiselle. Plus qu’un récit, c’est une longue phrase ininterrompue, où se déverse pêle-mêle le contenu de toute une vie : l’important et le futile y prennent la même valeur, tout est zigzag, marche et contremarche. Le ridicule et le tragique, l’obscène et l’héroïque sont inextricablement mêlées dans ce texte que Céline ne désavouerait pas et qui sert de constat de faillite des doctrines et des systèmes. Car, dit Hrabal : « Les bons livres ne sont pas faits pour endormir le lecteur mais pour qu’il saute de son lit et qu’il aille en caleçon et en chemise taper sur la gueule de l’auteur. »
Romancier tchèque, Bohumil Hrabal (1914-1997) fait son droit à Prague en 1939 mais, les Allemands ayant fermé les universités tchèques, il n’obtiendra son diplôme qu’en 1946. Il ne sera d’ailleurs jamais juriste, mais exercera les métiers les plus divers. Plusieurs de ses livres ont inspiré des films, d’autres ont connu la censure ou ont été pilonnés. De lui, les Éditions Gallimard ont également publié Trains étroitement surveillés (Folio n° 1526) et La chevelure sacrifiée (L’Imaginaire n° 476).
Editions Gallimard, Traduction François Kérel (Préface Milan Kundera)

Un de Baumugnes - Jean Giono

Un de Baumugnes est un roman de Jean Giono publié en 1929. Petit résumé de Un de Baumugnes : Dans Un de Baumugnes, un ouvrier agricole, Amédée, se louant de ferme en ferme, raconte sa rencontre avec un jeune homme, Albin, ouvrier agricole également. Il lui fait part, après quelques verres bus dans une taverne, de ses remords : Quelque temps plus tôt, Albin avait connu aux champs un homme d'assez mauvaises moeurs. Les deux hommes avaient rencontré une jeune femme qu'Albin, trop timide, n'avait pas osé aborder. Son compagnon, en revanche, parvint à la séduire puis l'entraîna à Marseille où il la prostitua. Après qu'Albin eut confié son secret à Amédée, celui-ci décide de retrouver la jeune femme. Il se fait pour cela embaucher -non sans mal- à la Douloire, l'exploitation agricole des parents de la fugitive. Après quelques mois, il découvre qu'elle est enfermée quelque part dans la ferme avec son jeune fils, Pancrace, dont elle ne connaît pas le père. Il se rend alors à la ferme où il avait envoyé Albin et le met au courant de ce qu'il a découvert. Le jeune homme décide d'aller immédiatement chercher la jeune fille et de l'emmener chez lui, à Baumugnes.
Jean Giono est né à Manosque le 30 mars 1895. Il est le fils unique d'une famille d'origine piémontaise : son père est cordonnier et sa mère dirige un atelier de repassage. On retrouve des histoires de son enfance dans Jean le Bleu.
En 1911, Giono doit arrêter ses études, car sa famille n'a plus d'argent et son père est malade. Il s'instruit donc par lui-même. Pendant la première guerre mondiale, Jean est incorporé à Briançon, avant d'être envoyé au front à Verdun puis en Belgique. Cette expérience est traumatisante pour l'écrivain, qui perd au combat nombre de ses amis et camarades. Lui-même sera gazé sur le champ de bataille. Choqué par l'atrocité des actions guerrières, Jean Giono restera à vie un pacifiste convaincu. Giono continue à se cultiver en lisant énormément ; c'est en découvrant de grands auteurs classiques qu'il va petit à petit évoluer vers l'écriture. Dès son premier ouvrage, intitulé Colline, il connaît un certain succès. Plus le temps passe, plus il se consacre à écrire, et lorsqu'en 1929 la banque où il travaille fait faillite, Giono décide de passer son temps à travailler sur son œuvre. La même année, on lui remet le prix américain Brentano, puis le prix Northcliffe en 1930, cette fois pour Regain. En 1932, il est fait chevalier de la Légion d'honneur. La décennie 1930 l'incite à s'engager politiquement. Il se rapproche de l'Association des écrivains et artistes révolutionnaires, mais seulement pour un temps, car il s'en sépare rapidement.
En 1935 paraît Que ma joie demeure : l'ouvrage connaît un grand succès. Son titre fait référence à une cantate de Bach (« Jésus que ma joie demeure »), et Giono souhaite ainsi écrire sa foi dans l'être humain.
A la même période, l'écrivain reste bloqué avec des amis dans le hameau de Contadour, alors qu'ils randonnaient. Ils décident par la suite de s'y rejoindre fréquemment : c'est la naissance des « Rencontres du Contadour » et de ses habitants, à qui l'essai Les Vraies richesses est dédicacé. La guerre commence à se faire sentir. Giono écrit alors plusieurs textes plus engagés, tels que Refus d'obéissance, Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix, Précision et Recherche de la pureté. Son problème est que malgré ses convictions, Giono ne veut pas endosser le rôle de directeur de conscience pour les autres. En 1939, il est arrêté un temps à cause de son pacifisme, puis relâché et libéré de ses obligations militaires. Après la guerre, alors qu'il n'a jamais soutenu ni les nazis ni le régime de Vichy, Jean Giono est accusé d'avoir collaboré et est emprisonné en septembre 1944. Il est libéré en janvier 1945, sans même avoir été inculpé. Toutefois, l'organisme issu de la Résistance et appelé le Comité national des écrivains le place sur liste noire, ce qui fait que son œuvre ne peut être publiée en France.
Il faudra attendre 1947 pour que l'interdiction soit levée. En 1947 paraît donc Un roi sans divertissement.
Dans les années suivantes, Giono publie plusieurs ouvrages :
Mort d'un personnage en 1948
Les Ames fortes en 1950
Le Hussard sur le toit en 1951
Le Moulin de Pologne en 1953.
Le succès de ces ouvrages est tel que Jean Giono retrouve sa place d'écrivain respecté, notamment avec le Hussard sur le toit.
En 1953, il obtient le Prix littéraire du Prince Pierre-de-Monaco, qui vient récompenser toute son œuvre.
En 1954, Giono est élu à l'Académie Goncourt.
Par la suite, passionné de cinéma, il est amené à réaliser (Crésus en 1960), mais surtout à présider le jury du Festival de Cannes en 1961.
En 1970 paraît l'Iris de Suse, son dernier roman. En effet, le 8 octobre 1970 ; Jean Giono meurt d'une crise cardiaque et est enterré à Manosque, là où le « voyageur immobile » est né et a habité tant d'années. On retrouve d'ailleurs cette région dans nombre de ses romans.
Editions Le livre de Poche

Ondine - Friedrich de la Motte-Fouqué

De tous les récits fantastiques continentaux, il n'en est pas un d'un art plus achevé que Ondine, le chef d'oeuvre allemand de Friedrich Heinrich Karl, baron de La Motte-Fouqué. Dans cette histoire d'un esprit des eaux qui épouse un mortel et acquiert une âme humaine, il y a un travail délicat d'une qualité qui lui assure la prééminence dans n'importe quel domaine de la littérature, et une naturelle simplicité qui la rend toute proche de l'authentique mythe populaire. Elle est tirée, en fait, d'une légende racontée par Paracelse, médecin et alchimiste de la Renaissance, dans son Traité des esprits élémentaires.
Ondine, fille d'un puissant prince des eaux, a été échangée tout enfant par son père contre la fille d'un pécheur, afin qu'elle puisse acquérir une âme en épousant un être humain. Elle rencontre le jeune et noble Huldbrand dans la chaumière de son père adoptif, près de la mer à l'orée d'un bois hanté, l'épouse bientôt et l'accompagne à son chateau ancestral de Rigstetten. Huldbrand, cependant, se lasse des attaches surnaturelles de sa femme, et particulièrement des apparitions de son oncle Kühleborn, malfaisant esprit des cascades forestières ; lassitude aggravée par son attachement grandissant à Bertalda, qui n'est aurte que la fille du pécheur contre laquelle Ondine a été échangée. Enfin, au cours d'un voyage sur le Danube, en réponse à un geste innocent de sa fidèle épouse, il prononce des paroles de colère qui la renvoient à son milieu surnaturel ; elle ne pourra, selon les lois de son espèce, en revenir qu'une fois - pour le tuer, qu'elle le veuille ou non, si jamais il se révèle infidèle à son souvenir. Plus tard, alors qu'Huldbrand va épouser Bertalda, Ondine revient pour accomplir son triste devoir, et lui ôte la vie en pleurant. Lorsqu'on l'enterre au cimetière du village aux côtés de ses ancètres, une silhouette féminine voilée, blanche comme neige, apparaît dans le cortège funèbre, mais une prière la fait disparaitre. On voit à sa place une petite source argentine, qui entoure en murmurant presque toute la tombe, et se jette dans un lac voison. Les villageois la montrent encore aujourd'hui, disant qu'Ondine et son Huldbrand sont ainsi unis dans la mort. Maints passages et évocations d'ambiance dans ce conte révèlent en Fouqué un artiste accompli dans le domaine du macabre ; notamment les descriptions du bois hanté, de son géant blanc comme neige et d'autres terreurs sans nom, que l'on rencontre dès le début du récit.
Filleul du roi Frédéric II, ami de Goethe, Schiller, Fichte, Wilhelm Schlegel, Kleist, Chamisso,
Arnim, Brentano et Eichendorff, Friedrich de La Motte-Fouqué (1777-1843) était issu d’une vieille famille française protestante, exilée en Allemagne après la révocation de l’Édit de Nantes. Officier dans l’armée prussienne, il fut aussi un auteur prolifique. Ondine, ce merveilleux conte romantique, publié pour la première fois en 1811, reste certainement son chef d’œuvre. Ses illustres contemporains, d’ailleurs, ne s’y sont pas trompés.
Fouqué, habité par les questions religieuses, auteur des Poèmes spirituels et des Poèmes chrétiens, écrivit aussi une biographie du grand mystique Jacob Böhme et pensa à plusieurs reprises se convertir au catholicisme. C’est peut-être en accordant à cette spiritualité la place qui lui revient que l’on peut appréhender ce qui constitue le fond d’une œuvre comme Ondine : l’histoire d’une créature fabuleuse en quête d’une âme, âme que cet esprit des eaux ne peut acquérir sans l’amour intermittent et la fidélité changeante d’un mortel. Si Fouqué a composé ce petit livre en s’inspirant des légendes chevaleresques du Moyen-Âge, son œuvre a inspiré à son tour d’autres artistes fort différents, parmi lesquels se détachent les figures d’E.T.A. Hoffmann, Aloysius Bertrand, Jean Giraudoux, Maurice Ravel, ou Arthur Rackham, dont les illustrations sinueuses et ondoyantes viennent enrichir cette nouvelle traduction.
Editions Rivages, Traduction Nicolas Waquet

Les années - Annie Ernaux

Annie Ernaux s'est lancée dans une entreprise proustienne : saisir le temps qui passe à travers une fascinante et mélancolique autobiographie à la troisième personne. Ce livre contient le destin de toute une génération : la voiture, la télévision, la pilule... Et celui, spécifique, des femmes de cette génération : la maternité, le désir de vieillesse...
Si l'autobiographie est considérée comme le parent pauvre de la littérature, Annie Ernaux entend bien lui donner ses lettres de noblesse. Depuis son premier roman 'Les Armoires vides' en 1974, cette écrivain, agrégée de lettres et originaire d'un milieu ouvrier, n'a eu de cesse de parler de sa vie, d'elle-même, et plus particulièrement de ses émotions. Souvent accusée d'impudeur, elle nie en bloc expliquant que l'exhibitionniste se cache en espérant être pris en flagrant délit. Pas Annie Ernaux qui ne cache rien, se justifiant par un simple 'Ça s'est passé', même si elle a conscience de sa tendance à vouloir écrire des livres 'qui rendent le regard d'autrui insoutenable ...' C'est de ce paradoxe que jaillit l'écriture d'Annie Ernaux, épurée de toute fioriture : le verbe éclate dans toute sa crudité. Non pour se singulariser ; mais pour exprimer les plaies intérieures, de sa difficulté à surmonter le fossé entre ses origines et ses amours littéraires, de ses relations passionnées et complexes avec les hommes et l'amour en général, de la maladie d'Alzheimer, de son avortement illégal bien avant la loi Veil dans son roman 'La Honte'... Elle n'a jamais cessé d'écrire et a notamment publié récemment 'Les Années'. Prix Renaudot en 1984 pour 'La Place', Annie Ernaux dérange, agace, fascine, ne cédant jamais aux sirènes du business qui domine tant les lois du marché littéraire. Une femme et un écrivain authentiques en somme.
Editions Gallimard

Une jeunesse - Patrick Modiano

Dans un Paris où ils sont livrés à eux-mêmes, deux très jeunes gens, Odile et Louis, font l'"apprentissage de la ville" et d'une vie de hasards, d'expédients et d'aventures.
Ils ont pour eux leur innocence et croisent sur leur route des individus singuliers, émouvants mais quelquefois peu recommandables qui les entraînent dans des chemins de traverse.
Mais, en définitive, aussi trouble et aussi chaotique que soit un début dans la vie, il se métamorphose, avec le temps, en un beau souvenir de jeunesse, que les deux héros de ce livre sont désormais seuls à partager.
Patrick Modiano est né le 30 juillet 1945 à Paris d'un père juif originaire d'Alexandrie et d'une mère belge débarquée à Paris en 1942 pour tenter sa chance comme comédienne.
Deux parents qui se sont rencontrés dans le Paris occupé et ont vécu dans une semi-clandestinité. Le jeune Patrick vivra toute son enfance dans une atmosphère où flottera toujours comme une "odeur vénéneuse de l'Occupation", liée à certaines relations troubles de son père et aux récits entendus. Ballotté de collège en pension, entre un père absent et une mère en tournée, très tôt livré à lui-même, Patrick Modiano gardera de son enfance aventureuse une nostalgie première, que reflètent presque tous ses romans, et brutalement interrompue par la mort tragique en 1957 de son frère cadet, Rudy, à qui il dédiera tous ses premiers livres.
Editions Gallimard

L'Oiseau Canadèche - Jim Dodge

À près de 80 ans, Jake envisage sereinement l’avenir : c’est qu’un vieil indien lui a révélé le secret de l’immortalité, la recette d’un tord-boyau carabiné, le « Râle d’agonie », qu’il est a peu près le seul à pouvoir avaler : « Bois ça, tiens toi peinard et tu seras immortel » lui a affirmé Johnny Sept-Lunes, avant de rendre son dernier souffle.
À la mort de sa fille qu’il a à peine connue, Jake se bat pour gagner le droit de recueillir son petit-fils : c’est que l’administration rechigne un peu à confier l’enfant à un vieux solitaire excentrique, porté sur le jeu et la bouteille, réfractaire à toutes les contraintes sociales, travail et impôt en premier lieu. Écumant avec une chance insolente les tables de poker de tout l’Ouest, il gagne de quoi se racheter une moralité aux yeux de l’état américain, et le droit conséquent d’éléver son petit-fils. Quelques divergences de caractère semblent éloigner le jeune Titou de son grand-père, en particulier sa passion pour les clôtures ainsi qu’une relative sobriété, alors que toute forme de barrière répugne son alcoolique de grand-père. Mais le duo fonctionne pourtant bien, et mieux encore du jour où Titou découvre Canadèche, canard boulimique et fort sympathique, qui devient le compagnon préféré. La vie s’écoule à peu près totalement peinarde, à peine perturbée par la présence sur leur domaine d’un antique et monstrueux sanglier... En lequel Pepe Jake croit reconnaître la réincarnation de son vieil ami indien, alors que Titou le chasse comme son pire ennemi…
Traversé d‘un agréable souffle libertaire, L’Oiseau Canadèche est un délicieux conte naturaliste moderne, un trésor de malice et de tendresse brillant comme un coeur de canard…
Poète et romancier, Jim Dodge aime mêler dans son écriture le folklore et la fantaisie. Fils de militaire, il choisira plus tard de passer plusieurs années de sa vie dans une communauté autonome de Californie. Il a enchaîné pendant longtemps les petits boulots (cueilleur de pommes, tapisseur, bûcheron, restaurateur, professeur...).
En 1969, il est diplômé de l'Université de l'Iowa en écriture créative et poésie.
Depuis 1995, il est lui-même le directeur du programme d'écriture créative de l'Université Humboldt State en Californie. Il est l'auteur de trois romans, d'un recueil de poésie, ainsi que d'essais sur le biorégionalisme.
Editions Cambourakis, Traduction Jean-Pierre Carosso

Pèlerinage à tinker creek - Anne Dillard

Dans ce "journal météorologique de l'esprit", Annie Dillard se fait le chroniqueur 'd' une vallée des merveilles' de l'État américain de Virginie, où coule la rivière Tinker. Ce journal de l'écrivain solitaire est une splendeur d'écriture poétique, d'observation de la nature, et de réflexion quasi pascalienne sur la place de l'être humain entre infiniment grand et infiniment petit. S'il est une référence littéraire évidente, c'est celle de l'écrivain américain Henry David Thoreau. 'La nature, écrit-il dans son journal, est toujours mythique et mystique ; elle consacre tout son génie à la moindre de ses oeuvres.' Annie Dillard reprend cette maxime à son compte : elle se livre à une exploration quotidienne et solitaire de son environnement. Elle décrit ainsi certains traits de la vie des mantes religieuses ou de celle des papillons monarque, mais aussi celle des requins, des serpents venimeux, des parasites, leurs prouesses, beautés et déchéances, la violence et la cruauté mortelle de cet univers de prédateurs qui s'entre-dévorent. Mais ce qui fait la beauté souvent bouleversante de ce pèlerinage, c'est la dimension 'mythique et mystique' du génie naturel qu'explore Annie Dillard, près de la rivière Tinker, loin de tout rousseauisme mièvre, de tout affadissement romantique de la nature. Recluse volontaire parmi ces créatures, Annie Dillard s'adonne au raccommodage de ce livre ouvert qu'est la création.
Annie Dillard, née le 30 avril 1945 à Pittsburgh, Pennsylvanie (États-Unis d'Amérique), est une romancière américaine, titulaire du prix Pulitzer en 1975. Elle est surtout connue pour sa non-fiction romancée (narrative nonfiction).
Editions Christian Bourgois

- Autoportrait d’un auteur en coureur de fond - Haruki Murakami

Le 1er avril 1978, Murakami décide de vendre son club de jazz pour écrire un roman. Assis à sa table, il fume soixante cigarettes par jour et commence à prendre du poids. S'impose alors la nécessité d'une discipline et de la pratique intensive de la course à pied. Ténacité, capacité de concentration et talent : telles sont les qualités requises d'un romancier. La course à pied lui permet de cultiver sa patience, sa persévérance. Courir devient une métaphore de son travail d'écrivain. Courir est aussi un moyen de mieux se connaître, de découvrir sa véritable nature. On se met à l'épreuve de la douleur, on surmonte la souffrance. Corps et esprit sont intrinsèquement liés. Murakami court. Dix kilomètres par jour, six jours par semaine, un marathon par an. Il court en écoutant du rock, pour faire le vide, sans penser à la ligne d'arrivée. Comme la vie, la course ne tire pas son sens de la fin inéluctable qui lui est fixée...
Né à Kyoto en 1949, Haruki Murakami a étudié la tragédie grecque, dirigé un club de jazz à Tokyo, traduit Fitzgerald, Irving, Chandler, Carver avant de se consacrer entièrement à la littérature. Le Seuil a publié « La Fin des temps » (Prix Tanizaki), » La Course au mouton sauvage », « La Ballade de l'impossible », « L'Éléphant s'évapore » et « Chroniques de l'oiseau à ressort ».
Editions Belfont, Traduction Hélène Morita

Le maître de Garamond - Anne Cuneo

Au crépuscule du 24 décembre 1534, pendant que dans les familles parisiennes on s’apprêtait à fêter Noël, on pendait place Maubert un homme suspecté d’hérésie dont on brûlait ensuite le corps et les livres : Antoine Augereau, imprimeur, éditeur et graveur de caractères typographiques. Il était accusé d’être l’auteur des Placards contre la messe. Antoine Augereau était une de ces personnalités à l’autorité naturelle qu’on remarque non pas parce qu’elles veulent se faire remarquer, mais parce qu’elles dépassent du moule commun. C’était un homme de lettres, un érudit, probablement un théologien. Il savait non seulement le latin comme tout un chacun, mais aussi le grec, qu’il écrivait, gravait et publiait. C’était un grand imprimeur, et il a sans doute été un grand pédagogue. Il a créé et transmis les caractères typographiques qui ont – directement ou indirectement – modelé ceux dont nous nous servons encore de nos jours. Il était l’imprimeur (c’est-à-dire l’éditeur) de Marguerite de Navarre, la sœur du roi François Ier. Les accusations qui lui ont valu d’être condamné étaient infondées, et Antoine Augereau n’était qu’un bouc émissaire. Comment en était-on arrivé là ? Son histoire est racontée par le plus célèbre de ses apprentis, Claude Garamond (qui, dans un même mouvement, raconte aussi la sienne propre). Il relate la naissance d’Antoine Augereau dans un milieu où se côtoient artisans et quelques-uns des intellectuels les plus brillants des débuts de la Renaissance française, qu’il s’agisse de droit, de médecine ou de mathématiques, son enfance à Fontenay-le-Comte à l’ombre du couvent où a vécu François Rabelais, son apprentissage à Poitiers, son immersion dans le milieu le plus érudit du Paris de son temps, ses discussions avec Geoffroy Tory, Robert Estienne, Clément Marot, avec lesquels il inventera l’usage des accents et de la cédille, ses premiers contacts avec la pensée des humanistes et avec celle de la Réforme naissante. Et enfin, son édition du Miroir de l’âme pécheresse, écrit par la sœur du roi de France, dont les théologiens de la Sorbonne désapprouvent la pensée ; comme la Sorbonne, gardienne jalouse d’une orthodoxie qu’elle voudrait figée et sans faille, ne peut pas condamner la sœur du roi, c’est Augereau qui paiera pour elle. Mais Le maître de Garamond est aussi autre chose : c’est un voyage aux sources de la typographie, de l’imprimerie et de l’édition modernes. C’est le grouillement de la Grand-Rue Saint-Jacques du temps où elle abritait plusieurs imprimeurs par maison. C’est la pensée la plus moderne en train de se forger, une pensée humaniste, loin de tout fanatisme, ouverte, généreuse, qui rêve d’universalité : des hommes et des femmes lui sont à tel point attachés qu’ils sont prêts à mourir pour la défendre. À Antoine Augereau, elle coûtera la vie.
Journaliste à la Télévision Suisse Romande (TSR), Anne Cuneo est née à Paris en 1936, mais elle a effectué ses études secondaires et universitaires à Lausanne. Aujourd’hui, elle partage sa vie entre Genève et Zurich.
Auteur d’une quinzaine d’ouvrages à ce jour, l’écrivain a vendu plus de 120 000 exemplaires de Le Trajet d’une Rivière (Prix des Libraires et Prix littéraire «Madame Europe» 1995). A noter que Mortelle maladie (1969), un des livres les plus personnels d’Anne Cuneo, est récemment sorti en édition de poche (Bernard Campiche Editeur)
Editions Bernard Campiche

Le Livre des brèves amours éternelles - Andreï Makine

Le destin de Dmitri Ress pourrait être mesuré en longues années de combats, de rêves et de souffrances. Ou bien à l’intensité de l’amour qu’il portait à une femme. Ou encore en blessures, d’âme et de corps, qu’il a reçues, happé par la violence de l’affrontement entre l’Occident et la Russie. Cette pesée du Bien et du Mal serait juste, s’il n’y avait pas, dans nos vies hâtives, des instants humbles et essentiels où surviennent les retrouvailles avec le sens, avec le courage d’aimer, avec la grisante intimité de l’être.
Dans un style sobre et puissant, ce livre transcrit la mystérieuse symphonie de ces moments de grâce. Les héros de Makine les vivent dans la vérité des passions peu loquaces, au cœur même de l’Histoire et si loin des brutales clameurs de notre monde.
Andreï Makine, né en Sibérie, a publié plusieurs romans, parmi lesquels : Le Testamentfrançais (prix Goncourt et prix Médicis), La Musique d’une vie (prix RTL-Lire), La Femme quiattendait, L’Amour humain et La Vie d’un homme inconnu. Il est aussi l’auteur d’une pièce de théâtre : Le Monde selon Gabriel. Ses livres sont traduits en plus de quarante langues.
Editions du Seuil

Un trop bruyante solitude - Bohumil Hrabal

Chef-d’œuvre de Bohumil Hrabal, une fable politique à huis clos, grinçante, émouvante et désespérée où planent l’esprit de Beckett, de Kafka et de George Orwell.
Voilà trente-cinq ans que M. Hanta nourrit la presse d’une usine de recyclage où s’engloutissent jour après jour des tonnes de livres interdits par la censure, et jusqu’aux chefs-d’œuvre de l’humanité. « Ce genre d’assassinat, ce massacre d’innocents, il faut bien quelqu’un pour le faire. » Hanta travaille, boit de la bière, déambule dans les rues de Prague, lit, et ressasse la mission dont il s’est investi : sauver la culture en arrachant à la mort des trésors si injustement condamnés. Il en sauve jusqu’à deux tonnes qu’il entasse au-dessus de son lit. Mais à ce jeu de cache-cache, son rendement baisse. Rejeté, abandonné de tous, il ne lui reste plus qu’à rejoindre ses livres bien-aimés…
Le lecteur suit les pensées de Hanta à travers un long monologue obsessionnel et émaillé d’images singulières. Hanta revient sans cesse sur son travail, son passé et, sans le dire réellement, sur la solitude qui le mine. C’est le destin d’un homme, un ouvrier, rattrapé par une modernité assassine.
Publié d’abord en 1976, traduit dans plus d’une dizaine de langues, ce soliloque, révélant l’absurdité tragicomique du quotidien, à propos duquel Hrabal disait : « Je ne suis venu au monde que pour écrire Une trop bruyante solitude », est un splendide apologue de la « normalisation », machine à broyer l’esprit, dont Hrabal fut lui-même la victime
Bohumil Hrabal étudie le droit à l’université Charles de Prague mais doit interrompre ses études, à partir de 1939, à cause de l’occupation allemande et de la fermeture des universités; il exerce alors des métiers divers : ouvrier sidérurgiste, voyageur de commerce, emballeur de vieux papiers, figurant de théâtre, cheminot...
Ses premières publications datent de 1963 ; il devient rapidement un des écrivains les plus populaires de son pays. Après l'invasion soviétique de l'été 1968 qui met fin au Printemps de Prague, il connaît des ennuis avec la censure pour « grossièreté et pornographie » et est interdit de publication. Deux de ses livres sont notamment livrés au pilon en 1970. Pour cette raison, nombre de ses ouvrages sont publiés en samizdat.
Il est interdit de publication de 1970 à 1976.
Il compte parmi les signataires de l'Anticharte et lui qui était tombé en disgrâce au moment du Printemps de Prague regagne la faveur du régime qui réenclenche le processus éditorial de ses œuvres.
C'est durant cette période qu'il écrit ses principaux chefs-d'œuvre largement inspirés de sa vie dans un style ou perce l'humour noir, le grotesque, l'ironie, la tendresse aussi et qui mêle le trivial (d'où l'accusation presque fondée s'il ne s'agissait pas ici de licence créative de « grossièreté et pornographie ») et l'argot au raffinement d'une langue extrêmement poétique.
Bohumil Hrabal meurt à Prague le 3 février 1997 en sautant de la fenêtre de l'hôpital de Bulovka où il est soigné.
Editions Robert Laffont, traduction Zofia Bobowicz

Chris Martin - William Golding

Un homme à la mer lutte pour ne pas mourir. Le destroyer à bord duquel il était officier vient d'être coulé. Pareil au ludion dont l'image le hante, l'homme se débat dans les vagues qui l'emmènent à la dérive. Soudain, une forme imprécise surgit de la brume : on pourrait croire l'étrave d'un navire. Pourtant, quel bateau aurait pareille proue? Ce navire est une Ile, ou plutôt un rocher perdu, un point minuscule sur la carte de l'Atlantique. Porté par le courant, Chris Martin y aborde. Meurtri, inconscient, il doit d'abord reprendre possession de son corps où brûlent les mille feux de la douleur. Il doit retrouver son individualité curieusement évadée de son enve­loppe charnelle, avant de pouvoir organiser les quelques heures qu'il compte vivre sur le rocher. Mais les jours passent, et les nuits. Les fantômes du passé, au début peu exigeants, s'imposent de plus en plus à l'esprit du naufragé. Des femmes qu'il a connues : Helen, Sybil et Mary ; des hommes dont il a pris les femmes : George, Pète, et surtout Nathaniel, intellectuel à tendance mystique dont le destin se trouve singulièrement lié à celui de Chris. Bientôt la réalité s'estompe au profit des phantasmes. Les visions nocturnes envahissent graduellement les heures réservées à la pensée consciente et à l'action, au fur et à mesure que diminue l'espoir d'un sauvetage. Les préoc­cupations matérielles qui avaient maintenu le contact avec la réalité deviennent prétexte à des cauchemars éveillés. C'est la terrifiante invasion de la folie, tandis qu'accourent de l'horizon la tempête et l'orage. William Golding était un écrivain britannique appartenant au courant postmoderniste. Il est né le 19 septembre 1911 en Cornouailles et mort le 19 juin 1993. Il a obtenu le Prix Nobel de littérature en 1983.
Fils d'instituteur, il fréquente l'école de Marlborough et poursuit ses études à Oxford où il obtient son diplôme de littérature anglaise. Il travaille ensuite quelque temps dans un petit théâtre en tant qu'auteur, acteur et producteur. Il devient professeur d'anglais et de philosophie à Salisbury en 1939. Marié en 1939, il est mobilisé en 1940 dans la marine et participe au débarquement sur les côtes françaises. Il reprend son poste à Salisbury de 1945 à 1962, date à laquelle il se retire à la campagne dans les environs de Salisbury pour se consacrer à ses travaux littéraires. Il est également connu pour avoir proposé au scientifique et ami James Lovelock la terminologie de Gaia "Gaia: a new outlock at Life on earth" (première édition 1979), du nom de la déesse grecque de la Terre, synonyme de biosphère et géomorphologie dans les sciences naturelles et de Mère Nature dans les mouvements ésotériques.
Ses romans ont souvent traité du mal, de l'opposition entre la barbarie instinctive de l'homme et l'influence civilisatrice de la raison. Il a obtenu le Prix Nobel de littérature en 1983.
Editions Gallimard "L'imaginaire",Traduit par Marie-Lise Marlière

Les Iles - Jean Grenier

«Le voyage décrit par Grenier est un voyage dans l'imaginaire et l'invisible, une quête d'île en île, comme celle que Melville, avec d'autres moyens, a illustrée dans Mardi. L'animal jouit et meurt, l'homme s'émerveille et meurt. Où est le port ? Voilà la question qui résonne dans tout le livre.» Albert Camus.
Jean Grenier, philosophe français (1898-1971), a été le professeur de philosophie d'Albert Camus à Alger. Relativement méconnu, c'est pourtant ce texte présenté ici qui a incité Camus à écrire (d'où l'admirable préface datant de 1959).
Les deux intellectuels proposent pourtant deux philosophies différentes : Camus privilégie l'engagement et l'action alors que Grenier prône la contemplation ; il a d'ailleurs écrit un essai sur l'esprit du Tao.
Cet opus n'est pas une récit de voyage, comme le titre pourrait le laisser entendre. Il s'agit avant tout d'une métaphore de la condition humaine, confrontée très tôt au sentiment du néant, du vide. Mais l'homme est happé par le désir d'absolu pour combler sa soif de désir. Alors il navigue constamment, d'îles en îles, pour combler son désir.
Les îles, ce sont ces instants divins, très rares mais si intenses, qui font que notre désir est comblé et que l'on atteint l'absolu un bref laps de temps. Ces instants peuvent venir tout simplement de la contemplation d'un paysage, d'un rêve éveillé.
On notera un passage très intéressant sur l'Inde, comparée à l'esprit grec rationnel ù l'homme est la mesure de toute chose ; l'hindouisme est le choix du renoncement, du dépouillement pour atteindre directement l'absolu. La mesure de l'homme, l'attrait du monde sensible n'est pas une étape nécessaire.
A ce titre, justement, n'imaginez pas un texte aride, intellectuel. C'est au contraire un texte très poétique (les îles nommées : Pâques, Kuerguelen, Borromées ne sont pas décrites mais s'apparentent à ces instants magiques qu'a vécus le narrateur). Grenier privilégie les anecdotes concrètes et n'hésite pas à parler de son chat Mouloud ou du boucher du coin dans des dialogues savoureux.
Jean Grenier est né à Paris en 1898. Il a passé sa jeunesse à Saint-Brieuc où il s'est lié d'amitié avec Max Jacob et Louis Guilloux. Il a été professeur à Alger, à l'Institut français de Naples, à la faculté des lettres de Lille, aux universités d'Alexandrie et du Caire, et enfin à la Sorbonne où il a occupé la chaire d'esthétique. Le Grand Prix national des Lettres lui a été décerné en 1968. Il a collaboré à de nombreuses revues d'art et de littérature, dont La Nouvelle Revue française. Il est mort en 1971.
Editions Gllimard "L'imaginaire", Préface d'Albert Camus en 1959

La nuit volée - Torborg Nedreaas

Le temps d’une nuit, une femme délivre à un total inconnu sa bouleversante confession. À cet homme croisé dans une gare, elle va ouvrir son âme, libérant, alors que défilent les heures, les verres d’alcool et les cigarettes, une parole trop longtemps retenue, en un flot parfois chaotique, d’une terrible franchise.
Son histoire est simple, et tristement emblématique du destin de nombreuses femmes dans la société norvégienne du début du 20è siècle. Une société oppressive et hypocrite, qui prive les femmes des plus essentielles libertés. Le malheur de cette femme est d’être tombé très jeune amoureuse de Johannes, un homme plus âgé qu’elle, un professeur, un notable. La passion qui enflamme ces deux êtres a beau être réciproque, il n’est pas question pour Johannes de rendre cette liaison officielle : plutôt qu’une fille d’ouvrier fugueuse et rebelle, il épousera la fille du pharmacien, un parti bien plus rassurant, qui convient à son statut. Aux tourments et aux humiliations d’un amour forcément clandestin s’ajoute bientôt l’épreuve affreusement banale de l’avortement, qu’elle sera contrainte de subir par deux fois.
Sans misérabilisme mais volontairement cru, ce récit d’un destin brisé est aussi celui de l’éveil d’une conscience : intelligente, la jeune femme s’interroge sur les origines sociales des violences qui brisent les individus, donnant à ce texte une dimension fortement politique.
Torborg Nedreaas est née en 1906, à Bergen. Elle se tourne relativement tard vers l’écriture, mais s’impose rapidement comme l’une des romancières norvégiennes les plus importantes de l’après guerre. Féministe, communiste, ses convictions politiques sont fortement inscrites dans son oeuvre, toujours avec subtilité. Elle aborde ses thématiques privilégiées avec une grande finesse psychologique : les difficultés de la condition féminine, les conflits de classe, la pauvreté dans la société urbaine norvégienne… Romancière, elle maîtrise aussi parfaitement l’art de la nouvelle : Derrière l’armoire, la hache est considéré en Norvège comme l’un de ses chefs-d’oeuvres.
Editions Cambourakis,Traduit du norvégien par Bibbi Lee et Simone Manceau

lundi 20 décembre 2010

Une saison dans la vie d'Emmanuel - Marie-Claire Blais

Le roman raconte la vie d'une famille québécoise du début du XXe siècle. Emmanuel, le dernier-né d'une famille de 16 enfants, est élevé par une grand-mère omniprésente, Antoinette. Autour de lui évoluent ses frères et sœurs ainsi que ses parents.
Le roman s'attache surtout aux aînés du nouveau-né Emmanuel : Jean le Maigre et le Septième, qui s'adonnent à la boisson et à la masturbation, Héloïse, la sœur en proie à des crises de mysticisme. Jean le Maigre est un surdoué, qu'on envoie au noviciat pour qu'il devienne moine. Pourtant, un de ses frères, Léopold, s'est déjà suicidé au séminaire. Après une tentative de suicide, Jean décide de devenir poète, mais meurt de tuberculose. De son côté, Héloïse échoue dans une maison close et devient prostituée.
Deux des frères partent travailler à la manufacture de souliers, mais l'un d'eux perd ses doigts lors de son travail. Le frère Théodule qui s'était occupé de Jean est renvoyé du monastère. Il croise le Septième et tente de l'étrangler. Un autre frère d'Emmanuel, Pomme, trouve un emploi de vendeur de journaux.
Le roman aborde les thèmes de la vie et de la mort des frères et sœurs d'Emmanuel, ainsi que des thèmes comme celui de l'homosexualité (de Jean le Maigre), de l'inceste et de la vie corrompue du monastère. Il donne un aperçu lyrique et sombre du Québec.
Issue d'un milieu ouvrier, Marie-Claire Blais effectue ses études à Québec où elle avait dû interrompre ses études pour gagner sa vie. Suivant des cours à l'Université Laval, elle y rencontre Jeanne Lapointe et le père Georges-Henri Lévesque qui l'encouragent à écrire, à l'âge de 17 ans, et à publier, en 1959, son premier roman, La Belle Bête. Sa parution attirait sur elle l'attention bienveillante de la critique.
Remarquée par Edmund Wilson elle obtient deux bourses Guggenheim. Elle s'installe en 1963 aux États-Unis, d'abord à Cambridge, puis dans la région du Cap Cod, à Wellfleet. Après un séjour de deux ans en Bretagne, Marie-Claire Blais revient s'installer au Québec en 1975.
On a porté à l'écran La Belle Bête (2006), Une saison dans la vie d'Emmanuel (1968) et Le Sourd dans la ville (1987).
Son œuvre est traduite en plusieurs langues, y compris le chinois.

Editions Boréal Compact

jeudi 9 décembre 2010

L’enfant Méduse - Sylvie Germain

Une petite fille, Lucie Daubigné, vit une enfance paisible et heureuse dans un village du Berry, au cœur des landes et des marais peuplés d'oiseaux, d'insectes, de crapauds et de fées invisibles.
Les voix des bêtes, du vent et des légendes restées vivantes tissent le chant de la terre. Un chant plein de douceur. Mais le calme bonheur du lieu et de l'enfance est soudain brisé. Un ogre rôde dans le pays, avide de corps de petites filles. La douleur et le deuil se lèvent sur son passage. Lucie devient la proie de l'ogre. Mais celui-ci ne la tue pas, comme ses autres victimes, il détruit peu à peu en elle l'innocence, la joie de vivre, l'amour et la bonté.
Lucie, rongée par son secret de honte et de souffrance, se transforme en une créature maigre, laide et haineuse. Elle s'ensauvage. Le chant de la terre devient un chant de guerre et de vengeance. Armée de la seule force de son regard, l'enfant méduse entreprend le combat de l'ogre. Lucie vaincra, mais ni la paix, ni l'innocence ne lui seront rendues. La douleur, la violence et la haine ont pris trop profondément racine en elle.
Il faudra longtemps à Lucie, très longtemps, pour réapprendre à vivre en paix avec le mal, avec les autres et elle-même.
Dans cette traversée du mal, tout prend un sens : la lumière, les fleurs, les insectes, les larmes. Et la nature, les bêtes, les astres s'unissent pour accompagner la solitude des hommes et la détresse d'une enfant.
Sylvie Germain est née en 1954 à Châteauroux. Sa famille déménage peu de temps après sa naissance, et se déplacera par la suite de nombreuses fois en France, au gré des affectations de son père, sous-préfet, notamment en Lozère, et à Neufchâteau, dans le département des Vosges. Au cours des années 70, elle suit des études de philosophie, auprès d'un professeur qu'elle admire, Emmanuel Lévinas. Son mémoire de maitrise porte sur la notion d’ascèse dans la mystique chrétienne, et sa thèse de doctorat concerne le visage ("Perspectives sur le visage. Trans-gression ; dé-création ; Trans-figuration").
Editions Gallimard Collection Folio



La bascule du souffle - Herta Müller

Dans La bascule du souffle, Herta Müller écrit pour la première fois sur un sujet qui est resté longtemps tabou, l’internement, en 1945, dans des camps de travaux forcés russes, des hommes et des femmes appartenant à une minorité germanophone en Roumanie, pays qui jusqu’à sa capitulation devant la Russie en 1944 a soutenu l’Allemagne nazie.
Le personnage principal Léopold a dix sept ans. Il est envoyé en Russie où il restera cinq ans. Ces camps n’ont rien à envier aux camps de concentration nazis. Les conditions de travail à l’usine sont terribles, les conditions de vie des ouvriers aussi. Les prisonniers doivent survivre avec un ration de pain et deux soupes à l’eau claire par jour. La faim fait des ravages dans leur rang. Les internés souffrent des écarts de température excessifs entre l’hiver glacial et l’été torride contre lesquels rien ne les protège. Ils sont obligés de dépouiller les cadavres de leurs vêtements pour se protéger du froid. Le manque d’hygiène, les poux, les maladies, les accidents du travail achèvent les autres. Le récit est raconté à la première personne par Léopold. L’homosexualité du jeune homme, à une époque où celle-ci entraînait des peines sévères en Roumanie et la mort dans l’Allemagne Hitlérienne, fait déjà de lui un être en marge, qui doit exercer un contrôle continu sur lui-même. Dans le camp, pour se protéger, il refuse tout sentiment, cherche à s’insensibiliser. Il ne pleurera que deux fois : la première, le jour où il reçoit une carte de sa mère avec la photographie d’un petit frère né après son départ; celui-ci semble l’avoir remplacé dans le cœur de sa mère qui n’a aucun mot d’affection pour lui. Et la deuxième fois, le jour de son retour au pays.
Le moyen le plus sûr de survie pour Léopold est sa manière de percevoir le monde. Les objets, la nature, les choses sont doués de vie : sa pelle en forme de cœur est vivante, elle règne en maître. L’outil, c’est moi, elle collabore pour qu’il parvienne à pelleter, le ciment est fourbe, il guette sa proie, prêt à l’ensevelir dans le silo au moindre faux pas. La faim est omniprésente, elle se présente sous la forme d’un Ange. L’Ange de la faim donne de mauvais conseils : pourquoi ne pas lâcher prise…, il bouscule mon souffle. La bascule du souffle est un délire, et quel délire. On doit résister à l’Ange de la faim, ne pas écouter ses propos insidieux; on doit lui répondre même lorsque sa chair fond, que l’on devient de plus en plus léger : Mais je ne suis pas ma chair. Je suis autre chose et je ne vais pas lâcher prise.
C’est ainsi que le style de Herta Müller transfigure le réel, c’est ainsi que naît une poésie de l’horrible. J’ai été très sensible à cette transposition, à cette façon de prêter vie aux choses inanimées qui fait ressortir d’autant plus la déshumanisation des êtres vivants qui ont pourtant une grandeur certaine dans leur refus d’abandonner la lutte. Cependant, il y a une telle froideur dans le personnage du fait qu’il crée volontairement une distanciation par rapport à ce qu’il vit, que l’on se sent extérieur au récit. Nous sommes placés en observateurs, nous sommes pénétrés par l’horreur du récit mais jamais nous ne sommes partie prenante. C’est ce qu’a voulu l’écrivain mais ce qui m’a manqué, à moi, lectrice, ce sont l’émotion et l’empathie avec les personnages.
Herta Müller est un écrivain d’origine roumaine appartenant à une minorité germanophone. Elle vit maintenant en Allemagne et a reçu le prix Nobel en 2009. Sa mère a été envoyée dans un camp de travail et c’est le poète roumain Oskar Pastior lui aussi déporté qui a fourni à l’écrivain les matériaux nécessaires pour écrire ce livre.
Traduit de l’allemand par Claire de Oliviera. Editions Gallimard nrf.

Les aphorismes de Zürau - Franz Kafka

Entre 1917 et 1918, Kafka séjourne huit mois chez sa sœur Ottla à Zürau, dans la campagne de Bohême.
La tuberculose s'est déclarée, et crée chez l'écrivain dans sa retraite une intimité nouvelle avec l'idée de la mort. C'est durant cette période que sont nés ces " aphorismes " étranges et déroutants : alors que Kafka avait coutume de remplir des cahiers d'écolier d'une écriture serrée, ici au contraire il dispose une phrase, un paragraphe tout au plus, sur de petites feuilles volantes. Tout le reste de la page, étonnamment vide...
À l'initiative de Roberto Calasso, ces aphorismes de Zürau sont livrés pour la première fois à une lecture telle que Kafka aurait pu la souhaiter. Quoiqu'il ait presque toujours répugné à la publication de ses textes, il est certain que cette disposition singulière était destinée à faire briller l'éclat foudroyant de sentences venues des abîmes. Car ses pensées y sont vertigineuses, parfois oraculaires, échappant toujours à l'explicitation univoque mais suscitant sans cesse la nécessité d'une méditation essentielle : le bien et le mal, le corps et l'esprit, le courage et la fuite, le chemin et le cercle, la création et la mort.
Autant de motifs qui parcourent son oeuvre, mais ciselés ici à l'extrême, douloureux et resplendissants comme des pointes de diamant, regard d'un " œil qui simplifie jusqu'à la désolation totale ". Mais cette désolation est pour Roberto Calasso une " splendeur voilée ".
Franz Kafka nait à Prague le 3 juillet 1883. En 1908, après des études de droit, il occupe un emploi dans une compagnie d'assurances. Il commence son "Journal" en 1909 et publie son premier ouvrage en 1912 (Regards). En 1912, il rencontre une jeune berlinoise, Felice Bauer. Il écrit Le Verdict en 1912, La Métamorphose en 1913 et Le Procès en 1914. En 1917, il rompt définitivement sa liaison avec Felice Bauer. La même année, sa tuberculose est diagnostiquée. Rédaction de La lettre au père en 1919 suite à la rupture de ses fiançailles avec Julie Wohryzek. En 1920 il rencontre Milena Jesenska qui entreprend de traduire ses textes en tchèque. Rédaction du Château en 1922. En 1923, Kafka fait la connaissance de Dora Dymant qui sera sa dernière compagne. Ils s'installent à Berlin, où Kafka rédige plusieurs textes. En 1924, devant la dégradation de son état de santé Kafka est ramené à Prague, puis transporté dans un sanatorium près de Vienne. Il meurt le 3 juin 1924. Il est enterré à Prague.
Traduction de l’allemand par Hélène Editions. Gallimard Collection ARCADES

Le torrent - Anne Hébert

Publié à compte d'auteur en 1950, Le torrent regroupait initialement cinq récits et nouvelles, dont "Au bord du torrent". C'est ce dernier récit au titre abrégé qui donne son titre au recueil, enrichi de deux autres nouvelles lors de sa réédition en 1963 aux Éditions Hurtubise HMH. "Le torrent" raconte le drame d'un jeune homme, privé de son enfance et "dépossédé du monde", qu'une mère acariâtre, pour cacher son déshonneur et la faute dont elle se sait coupable, destine à la prêtrise. Le rachat n'aura pas lieu puisque François assassine froidement cette femme qui l'empêchait de vivre. Métaphore de la société québécoise écrasée par la religion et le clergé, "Le torrent" dénonce le sort réservé aux jeunes, aux défavorisés, aux exploités. Les autres nouvelles du recueil exploitent des thèmes familiers à l'auteure de Kamouraska, dont l'amour éphémère ou impossible, l'angoisse et la difficulté de vivre, l'attente de la mort, la recherche d'équilibre et de vérité... L'écriture est dépouillée, mais combien efficace et toujours d'une grande rigueur.
Anne Hébert est née dans le petit village de Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier (alors appelé Sainte-Catherine-de-Fossambault) dans la MRC de La Jacques-Cartier, à 25 km de Québec le 1er août 1916. Elle a vécu son enfance à Québec. Sa famille compte plusieurs écrivains, dont son cousin le poète Saint-Denys Garneau qui influencera son choix de lectures à la fin des années 1930.
Elle publie en 1942 un premier recueil de poèmes, Les Songes en équilibre. Sa deuxième œuvre, publiée en 1950, est le recueil de nouvelles Le Torrent. Le Tombeau des rois paraît à compte d'auteur en 1953, recueil sur lequel elle a travaillé pendant dix ans. Elle est embauchée comme scripteur par l'Office national du film en janvier 1953. Elle travaille par la suite à Montréal en tant que scénariste jusqu'à l’automne 1954.
Elle déménage à Paris en 1965, après la mort de sa mère. Le roman des Chambres de bois est publié en 1958 et elle reçoit en juin 1960 l’honneur d’être élue membre de la Société Royale du Canada. Après la publication de son deuxième roman, Kamouraska en 1971, elle connaît enfin le succès. Les Enfants du sabbat, un troisième roman, paraît en 1975. En 1978, le premier ministre René Lévesque l’invite à occuper le poste de lieutenant-gouverneur du Québec mais elle refuse.
En 1980, elle publie un quatrième roman, Héloïse. L’écrivaine devient ensuite la quatrième Canadienne-française et la deuxième Québécoise à obtenir un grand prix littéraire français. En effet, elle obtient le prix Femina pour son cinquième roman, les Fous de Bassan en 1982 (Gabrielle Roy, Marie-Claire Blais et Antonine Maillet l'ont précédé comme lauréates de prix littéraires). En 1983, un doctorat honoris causa lui est remis par l'Université Laval. Il s'ajoute aux précédents, Toronto en 1969, Guelph en 1970, l'UQAM en 1979 et finalement, McGill en 1980.
En 1988 elle publie son sixième roman, Le Premier Jardin, en hommage aux femmes qui ont fondé la Nouvelle-France. Un septième roman, L’Enfant chargé de songes, paraît en 1992. En 1995, âgée de 79 ans, elle publie Aurélien, Clara, Mademoiselle et le Lieutenant anglais, une histoire à mi-chemin entre la poésie et la prose. Son cinquième recueil Poèmes pour la main gauche est publié deux ans après. Au début de 1998, celle qui demeurait à Paris depuis 32 ans revient à Montréal.
En 1999 elle publie ce qui sera son dernier roman, Un habit de lumière. Elle décède quelques mois plus tard à l'hôpital Notre-Dame de Montréal le 22 janvier 2000 à l'âge de 83 ans.
Editions Bibliothèque Québécoise
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Déséquilibres synthétiques - Lydia Lunch

"Entre les mutations génétiques, les aléas de l'environnement, la pollution morale, le chaos hormonal et les émotions toxiques, atteindre une stabilité fonctionnelle exige une grande maîtrise de l’alchimie. Mon quotidien est comparable à un combat extrême entre plusieurs fluctuations radicales. "
De courtes fictions, iconoclastes, fluides, explosives, nourries par ses années de transgressions et de créations, de chutes et d’inventions.
Lunch clôt ce recueil par des entretiens avec ses complices de la scène spoken words actuelle, Hubert Selby Jr, Nick Tosches ou Jerry Stahl...
"La compilation de textes commise en ces pages est un échantillon des cris et des murmures qui maltraitent mon cerveau, comme autant de fantômes enfiévrés, intoxiqués par l’essence même de ce qui a empoisonné mon existence. Enjoy."
Née en 1960 dans le Rochester d'une famille pauvre, Lydia Lunch quitte le foyer incestueux à 16 ans pour rejoindre les trottoirs de New York. Prostitution, drogue, alcool, arnaques… elle survit par la violence et la haine. Elle n’a pas 17 ans quand elle est guitariste et "cri primal" dans le groupe mythique de la scène No Wave, Teenage Jesus and the Jerks. Lunch est un "modèle unique de l’underground américain", une grande. Musicienne, actrice, performeuse, photographe, auteur de plusieurs albums et films, elle a collaboré avec les meilleurs groupes américains et européens de son temps et a été élue parmi les musiciens les plus influents des années 90. Elle acquiert sa popularité en librairie en 1998 avec la parution de Paradoxia, qui fait d’elle une voix forte de la littérature contemporaine. Elle anime aujourd’hui la scène spoken words américaine aux côtés d’Henry Rollins ou Hubert Selby Jr, vit à Barcelone et se produit dans toute l’Europe.
http://lydia-lunch.org
Traduit de l’américain par Virginie Despentes et Wendy Delorme. Editions Au diable Vauvert

Mémoires - Louise Michel

Les Mémoires de Louise Michel paraissent pour la première fois dans leur intégralité. Que l’on connaisse ou non Louise Michel, cette œuvre est une bonne entrée en matière. Si on a tout oublié – ou jamais rien su – de l’histoire de la fin du XIXe siècle, il ne sera pas inutile de se renseigner un peu : actrice des événements, l’auteure ne s’en fait pas l’historienne. "Au fond de toute discipline germe l’anarchie" : la soif de connaissance, de justice et de liberté de Louise Michel (dont on découvre aussi l’espièglerie) a germé dans un monde inique et s’y est déployée malgré la pauvreté, la déportation, la prison, les chagrins. Il se peut même que ce qui aurait dû la briser n’ait fait qu’affermir son espérance en la révolution, son opiniâtreté à aller au bout de ses idées, nées d’une mise en question systématique. Son aptitude à être libre est sans doute à l’origine de son style, empreint du souffle de son siècle, quoique débarrassé de la pose. Ses Mémoires sont profondément vivants : Louise Michel écrit sa vie en naviguant au gré de ses souvenirs, de ses convictions.
Anne Toromanoff

Depuis 1886, date de leur première publication par Roy, les Mémoires de Louise Michel ont été réédités par Maspero puis Sulliver. En 1993, la Bibliothèque Marguerite Durand put acquérir un manuscrit inédit daté de 1904, formant les deuxième et troisième parties des Mémoires à la suite de la seule partie connue jusqu'alors. Pour la première fois en un seul volume, les Mémoires sont publiés intégralement et corrigés d'après sa correspondance.
Editions Flibuste

L’invention de Morel Adolfo - Bioy Casares

C'est en 1940 qu'Adolfo Bioy Casarès écrit L'Invention de Morel, que désormais le milieu littéraire et même un assez large public des deux Amériques et des pays européens considèrent comme un chef-d'œuvre du genre fantastique. Son auteur l'avait qualifié de "dernier galop d'essai" : "J'avais un bon sujet, mais je cherchais moins la trouvaille que l'élimination de fautes dans la composition ; j'avais peur de tout abîmer, je me sentais pestiféré, contagieux, aussi prenais-je des précautions de toutes sortes — j'écrivais des phrases très courtes … — pour ne pas contaminer l'œuvre". En France, depuis sa sortie, en 1952, il a inspiré des commentaires prestigieux, notamment celui de Maurice Blanchot dans Le Livre à venir 1. Mais le tout premier fut un article paru dans Critique et signé Robbe-Grillet. Lorsqu'il écrivait ce livre, Bioy admirait surtout H.G. Wells ; il avait le goût exclusif des histoires, et aurait pu dire avec James : "Le sujet est tout". C'est donc le sujet qui, tout d'abord, émerveille ici le lecteur qui débarque, en compagnie d'un homme en fuite, dans cette île du Pacifique 2 qu'une peste mystérieuse a vidée de ses habitants. La solitude y est totale. Mais, tout d'un coup, le seul édifice qui s'y trouve se peuple de personnages qui se promènent, parlent, dansent. Pour le narrateur, ils ont l'air d' "estivants installés depuis longtemps à Marienbad". Robbe-Grillet n'oubliera ni cette adresse ni cette atmosphère étrange dans le film dont il écrira le scénario pour Alain Resnais.
Hector Bianciotti, "Adolfo Bioy Casarès, un rire fantastique". LE MONDE, 11 mars 1999

Adolfo Bioy Casarès déploie une Odyssée de prodiges qui ne paraissent admettre d'autre clef que l'hallucination ou le symbole, puis il les explique pleinement grâce à un seul postulat fantastique, mais qui n'est pas surnaturel. La crainte de tomber dans des révélations prématurées ou partielles m'interdit d'examiner le sujet, et les nombreuses et savantes finesses de l'exécution. Qu'il me suffise de dire que Bioy renouvelle pleinement un concept que saint Augustin et Origène réfutèrent, que Louis-Auguste Blanqui analysa et que Dante Gabriel Rossetti a formulé dans une musique mémorable :
I have been here before,
But when or how I cannot tell :
I know the grass beyond the door,
The sweet keen smell,
The sighing song, the light around the shore ...
L'Invention de Morel (dont le titre fait filialement allusion à un autre inventeur insulaire, à Moreau) acclimate sur nos terres et dans notre langue un genre nouveau.
J'ai discuté avec son auteur les détails de la trame, je l'ai relue ; il ne me semble pas que ce soit une inexactitude ou une hyperbole de la qualifier de parfaite.
Préface, pp. 9-10 Luis Borges
Adolfo Bioy Casares est un écrivain argentin, né le 15 septembre 1914 à Buenos Aires et décédé dans la même ville le 8 mars 1999.
Sa famille était d'origine béarnaise et il a situé quelques-unes de ses nouvelles dans cette région.
Très tôt acquis à l’art littéraire, Bioy Casares rencontre Borges dès 1932 : c’est le début d’une longue amitié, qui marquera de son sceau les productions personnelles de l’auteur (et donnera lieu, plus tard, à une féconde collaboration littéraire publiée sous le pseudonyme de Bustos Domecq : Chroniques de Bustos Domecq, 1967 ; Nouveaux contes de Bustos Domecq, 1977).
Cependant, ce n’est qu’en 1940 (année de son mariage avec Silvina Ocampo) et après six ouvrages reniés, que débute sa carrière littéraire avec la parution de L’Invention de Morel – qui reprend les données de L'Île du docteur Moreau (H.G. Wells) pour mieux en récuser les conventions. Ici, la trame du récit, mécanique implacable inspirée du roman policier, entraîne le narrateur, réfugié sur une île qu’il croit déserte, dans une énigme métaphysique où il devra choisir entre la prison du réel et l’illusion libératrice d’une existence « holographique », produite par une machine fantastique – l’invention de Morel.
Douloureuse métaphore sur la solitude, sur l’incommunicabilité et sur l’échec de l’amour, cette "fable" – devenue un classique de la littérature contemporaine -, annonce de fait la suite de l’œuvre de Bioy Casares, qui ne cessera d’esquisser, par le jeu de l’écriture, des échappatoires imaginaires à la contingence de l’homme - condamné à la linéarité du temps et de l'espace et, finalement, à la mort. Les nouvelles (Nouvelles fantastiques, 1945, Nouvelles d’amour, 1971…) et les romans (Plan d’évasion, 1945, Le Songe des héros, 1954…) publiés par Bioy Casares à partir des années 1940, ne cesseront ainsi de réitérer le mouvement commencé par L’Invention de Morel – celui d’un fantastique à forte dimension psychologique, élégant et sensible, à l’image du "narrateur type" de l’auteur – un Don Juan pathétique, ironisant sur son destin et sur les femmes, déchiré entre enthousiasme et nostalgie, humour et sérieux, fantaisie et réalité.
Adolfo Bioy Casares a été couronné pour l’ensemble de son œuvre par le prix Cervantes, la plus haute distinction des lettres en langue espagnole, en 1990.
En 1981, Casares a été fait chevalier de la Légion d'honneur.
Traduit de l'espagnol (Argentine) par Armand Pierhal; préface de Jorge Luis Borges.

Editions 10 18

mercredi 30 juin 2010

La petite fille qui aimait trop les allumettes - Gaétan Soucy

Deux jeunes garçons vivent reclus dans les bois avec leur père, ancien missionnaire. Ils ne connaissent que ce qu'il a voulu leur raconter, et n'ont lu que Bossuet, Saint-Simon et un missel. Ils respectent des rituels bizarres qu'ils exécutent autour d'un autel, et vivent selon une règle très stricte. Un matin, un des fils frappe à la porte de la chambre paternelle, sans obtenir de réponse. Les deux garçons doivent se rendre à l'évidence : leur père est mort. Le passage à l'âge adulte, la souffrance, la peur sont tour à tour abordés dans ce récit à la fois très sérieux et rempli d'humour, marqué par le merveilleux et l'enchantement. La langue maniée par le jeune narrateur, très digne, est tantôt précieuse, tantôt imperturbablement réaliste, voire triviale. Un récit original et profond qui a connu un immense succès au Québec, et qui pose Gaétan Soucy, professeur de philosophie et spécialiste de littérature japonaise, en digne héritier de romanciers québécois de premier plan comme Marie-Claire Blais ou Réjean Ducharme.
Né dans un quartier ouvrier de Montréal le 21 octobre 1958, Gaétan Soucy entreprend d'abord des études en sciences, pour ensuite se diriger vers la littérature et la philosophie, qu'il enseigne aujourd'hui au cégep Édouard-Montpetit. Son premier roman, L'Immaculée Conception (1994), est publié en France sous le titre 8 décembre; il récolte les honneurs du Festival du Premier roman de la ville de Chambéry (France). Si toutes ses oeuvres se méritent par la suite plusieurs prix, c'est La petite fille qui aimait trop les allumettes (1998) qui propulse Soucy au rang d'écrivain internationalement reconnu. Son succès se veut à la fois critique, médiatique et populaire.
La petite fille qui aimait trop les allumettes, Boréal, 1998
(Prix du grand public du Salon du livre de Montréal)

L'avalée des avalés - Réjean Ducharme

Née d'une mère catholique polonaise issue de la collaboration avec les Allemands et d'un père juif maltraité pendant la guerre, Bérénice Einberg, la narratrice, se retrouve au milieu d'une guerre totale dont les belligérants sont ses parents. Parents qui, lors d'une trêve, se sont partagés les rejetons: le premier, Christian, est dévolu à la mère et reçoit une éducation catholique; Bérénice, la seconde et dernière, assume l'héritage de son père. Sa famille demeure dans une imposante abbaye sise sur une île au climat aride d'amour. L'enfant pontifie pour cacher ses doutes et ses angoisses et fait tout le mal dont elle est capable pour masquer, à ses propres yeux, ses carences affectives, mais aussi pour en obtenir l'antidote.
Réjean Ducharme est un écrivain, dramaturge, scénariste et sculpteur québécois né à Saint-Félix-de-Valois, Québec, le 12 août 1941. Il habiterait toujours Montréal, mais il vit dans le secret le plus total. Depuis quatre décennies, l'artiste refuse toute demande d'entrevue et ne fait aucune apparition publique. À peine deux photos de lui existent, et seules quelques rarissimes lettres aux quotidiens ont été publiées, au début de sa carrière.
L'avalée des avalés (1966) Folio

L'île Atlantique - Tony Duvert

Dans une île de la côte atlantique, des garçons, âgés de sept à quatorze ans, vivent clandestinement une existence autonome. Issus de familles que tout oppose, du fils de maraîcher au fils de notable, leur bande se livre à des chapardages, puis à des cambriolages en règle, avec toutes les conséquences qui s'en suivent. C'est énorme, irrespirable et d'un réalisme à faire peur. Caricature ? Oui, bien sûr, mais outre que la caricature est légitime, sommes-nous bien certains que la réalité ne vaille pas la fiction ? Car Tony Ouvert est un étonnant écrivain ! Sur un fond de langue classique et très tenue, il brode toutes les arabesques de l'invention délirante, de l'argot, du jeu de mots juvénile, de la vulgarité la plus pâteuse. C'est de la grande virtuosité. Pour l'amateur de prouesses littéraires, un régal. De l'écriture à l'état pur, du langage brûlant comme une lave, une intuition cocasse du discours 1979.
Tony Duvert est un écrivain français né le 2 juillet 1945[1] à Villeneuve-le-Roi et mort à Thoré-la-Rochette en juillet 2008. Ses premiers romans sont remarqués, aussi bien pour leur style (Paysage de fantaisie reçoit le Prix Médicis en 1973) que pour leurs thématiques (relations sexuelles entre adultes et enfants, critique de la famille, etc.), et il devient un écrivain renommé dans les années 1970. Il profite également du contexte favorable de l'époque pour théoriser ses vues sur l'éducation sexuelle et la famille, se revendiquant lui-même comme homosexuel et pédophile. Après 1980, son audience diminue et il va vivre en reclus auprès de sa mère dans le Loir-et-Cher. Il publie un dernier essai en 1989 avant d'être presque totalement oublié. Il a essentiellement été publié par les Éditions de Minuit.
* Réédition dans la collection de poche « double » n°33

Ces enfants de ma vie - Gabrielle Roy

Ce livre de maturité fait apparaître avec plus d'éclat que jamais les qualités d'émotion, d'évocation et d'écriture qui singularisent si fortement l'oeuvre de la grande romancière. En s'inspirant du temps où elle enseignait au Manitoba, Gabrielle Roy trace ici le portrait d'élèves qui pour elle portent à la fois le visage de l'enfance et celui de l'humanité tout entière. Par Nil et Demetrioff, elle découvre le pouvoir de l'art et la beauté ; par André, le courage et le don de soi ; par Médéric, enfin, elle éprouve les frémissements de la sensualité et la puissance irrésistible de l'amour.
Depuis sa première publication en 1977, Ces enfants de ma vie a été traduite anglais et a valu à Gabrielle Roy son troisième prix du Gouverneur général du Canada.
Cette nouvelle édition est accompagnée d'une chronologie et d'une courte bibliographie de la critique.
Gabrielle Roy (1909-1983) est née à Saint-Boniface (Manitoba) où elle a vécu jusqu'en 1937. Après deux séjours en Europe, elle s'installe définitivement au Québec. Son oeuvre, qui comprend une douzaine de romans, des essais et des contes pour enfants, est reconnue comme l'une des plus importantes de la littérature canadienne du xxe siècle.
Editions BOREAL COMPACT